Courrèges : Le départ de Nicolas Di Felice et la question de la succession
- SABINE TEMIN
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture
Nicolas Di Felice vient d'annoncer son départ de Courrèges. Cinq ans après sa nomination, le directeur artistique belge quitte une maison qu'il a profondément transformée. Ce départ mérite qu'on s'y arrête, non pas pour commenter une rumeur de casting, mais pour comprendre ce que représente Courrèges dans le paysage de la mode française, et ce que la succession d'un directeur artistique révèle sur la manière dont une maison se pense elle-même.

André Courrèges, ou l'invention d'une modernité
Tout commence avec un ingénieur des Ponts et Chaussées. André Courrèges naît en 1923 à Pau, fait ses armes pendant dix ans chez Balenciaga, et fonde sa maison en 1961 avec sa femme Coqueline. Trois ans plus tard, en 1964, il présente une collection qui change tout : la minijupe, le vinyle, le blanc immaculé, les bottes plates, les formes géométriques et architecturées. C'est une rupture complète avec la mode de l'époque. Yves Saint Laurent dira de lui que sa collection est apparue comme une bombe.

Il faut resituer ce moment dans son contexte. La mode des années 1960 est un champ de bataille créatif, où plusieurs voix portent simultanément l'idée d'une femme nouvelle. Mary Quant, à Londres, popularise elle aussi la minijupe dès 1963, en faisant du Swinging London le laboratoire d'une féminité désinvolte et libérée. Paco Rabanne, à Paris, explore les matières industrielles : ( métal, plastique, rhodoid ) et fait de la robe un objet presque sculptural. Pierre Cardin, contemporain de Courrèges, pousse la géométrie jusqu'à ses extrémités et impose l'idée que la mode peut être une architecture du corps.
Dans ce paysage bouillonnant, André Courrèges occupe une place singulière : celle du couturier qui pense le vêtement comme un système, une philosophie de la femme active, libre, en mouvement dans la ville.
Cette conviction traverse toute son oeuvre et constitue son héritage le plus difficile à transmettre. Au milieu des années 1990, atteint de la maladie de Parkinson, André Courrèges se retire. Coqueline prend le relais, puis la maison est vendue en 2011. C'est le début d'une période d'instabilité créative qui va durer près de dix ans.
Une décennie de turbulences
Entre 2015 et 2020, Courrèges traverse trois directions artistiques successives, chacune portant une vision cohérente, aucune ne parvenant à s'installer durablement.
Le duo Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant, fondateurs de Coperni, arrive en 2015 avec une approche précise : prendre les archives, les simplifier, en faire des pièces désirables et portables. Le retour sur les podiums est remarqué, mais la traduction commerciale ne suit pas, et ils quittent la maison en 2017 après six collections.
Yolanda Zobel prend la suite en 2018. Designer franco-allemande formée à Berlin, passée par Giorgio Armani, Chloé, Acne Studios et Jil Sander, elle choisit un angle radicalement différent : l'abandon du plastique et du vinyle, des collections écoresponsables et underground qui renouent davantage avec l'esprit contestataire d'André Courrèges qu'avec son esthétique pop. L'intention est juste, mais l'accueil reste mitigé, et elle quitte la maison en janvier 2020, moins de deux ans après son arrivée.
Ce cycle rapide de successions révèle une difficulté structurelle : comment confier à quelqu'un d'autre une maison aussi personnelle, aussi liée à la pensée singulière d'un fondateur, sans que chaque nouveau chapitre ressemble à une expérimentation ?
Nicolas Di Felice, ou le retour à l'essentiel
Quand Nicolas Di Felice est nommé en septembre 2020, la maison est à un tournant. Artémis, la holding de la famille Pinault, en est devenue l'actionnaire unique en 2018, et un nouveau président, Adrien Da Maia, vient d'être nommé. Les conditions sont réunies pour un travail de fond.
Di Felice apporte quelque chose que ses prédécesseurs n'avaient peut-être pas au même degré : une familiarité intime avec l'ADN de la maison. Né en 1983 à Charleroi, d'origine italienne, il découvre la mode par la musique, intègre La Cambre à Bruxelles, puis passe par Balenciaga sous Nicolas Ghesquière, par Dior sous Raf Simons, et retrouve Ghesquière chez Louis Vuitton où il devient senior womenswear designer. Une formation exigeante, centrée sur la construction, la précision, le vêtement pensé comme une architecture.

Chez Courrèges, il poursuit plutôt qu'il ne réinvente. Le vinyle revient, les silhouettes sont nettes, les proportions sont justes. Il ajoute une dimension musicale forte, lance le Courrèges Club, rouvre et rénove les boutiques. Beyoncé porte du Courrèges sur la Renaissance Tour.
La maison retrouve une cohérence et une désirabilité qu'elle n'avait plus depuis des années.
En cinq ans, il propose des collections qui tiennent à la fois sur le plan créatif et sur le plan commercial : précisément ce qu'on attendait de lui.
Un défilé d'adieu
Son dernier défilé, présenté début mars 2026 à Paris dans le cadre de la Fashion Week automne-hiver 2026, portait le titre "24 heures dans la vie d'une femme Courrèges". Le dispositif scénographique était d'une précision remarquable : une rue parisienne reconstituée, si étroite que les pieds des spectateurs frôlaient les ourlets des robes, des tickets de métro brodés sur de l'organza, un final entièrement blanc, en écho aux archives des années 1960. Dix minutes qui résumaient cinq ans de travail avec une clarté absolue.
"C'était, à l'évidence, un défilé d'adieu. Même si personne ne le savait encore."
Ce que la succession va dire de Courrèges
La maison appartient aujourd'hui à Artémis, la holding de la famille Pinault, qui a démontré avec d'autres engagements une capacité à penser sur le long terme. C'est précisément ce que Courrèges réclame : non pas un nouveau nom capable de générer du bruit médiatique, mais un créateur ou une créatrice capable de s'inscrire dans la durée, de comprendre que l'héritage d'André Courrèges n'est pas un répertoire de formes à réutiliser, mais une philosophie du vêtement à incarner.
La question de la succession dans les maisons de mode est toujours révélatrice. Elle dit comment une structure pense son identité, ce qu'elle considère comme transmissible, et ce qu'elle est prête à sacrifier au profit de la visibilité immédiate.
Courrèges a connu des années difficiles. Nicolas Di Felice lui a offert une stabilité rare. Le choix qui sera fait dans les prochaines semaines dira beaucoup sur ce que la maison veut être pour les dix années à venir.
Publié le 25 mars 2026
Nazima SHEIKBOUDOU
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